2002-06 Pour La Science: Les insectes judiciaires
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Les insectes judiciaires
De MARK BENECKE
Pour démasquer certains criminels, on étudie les insectes qui envahissent les cadavres. Ceux-ci agissent selon une chronologie bien définie : ils indiquent le déroulement de l'action et l'heure de la mort.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Baudelaire, les Fleurs du Mal
Comment expliquer ce mystère? En examinant les courants marins de la région, les enquêteurs observèrent que le corps se trouvait sur le trajet d'un courant qui s'éloigne vers le large après avoir longé les côtes. Or, sur le parcours de ce courant, un navire finlandais avait sombré au mois de janvier de la même année, c'est-à-dire au moment de la mort présumée. Le cadavre était sans doute celui d'un marin de ce bateau, mort d'hypothermie. Des mouches avaient pondu sur ce corps alors qu'il dérivait le long des côtes, puis le tout avait été emporté en pleine mer.
Dans ce cas, ce ne sont ni l'examen d'une balle de fusil ni l'interrogatoire d'un suspect qui ont éclairci les circonstances de la mort, mais des larves de mouches. Ici, le raisonnement s'appuyait sur la connaissance précise du biotope de la mouche du varech, laquelle ne pouvait avoir pondu que près des côtes. Nous examinerons comment la connaissance du mode de vie des insectes, de leur biotope et de la vitesse à laquelle ils colonisent un corps mort aident souvent les enquêteurs à remonter à la cause du décès, à éliminer des hypothèses peu plausibles, à élucider des énigmes et à établir la chronologie des événements qui surviennent entre le décès et le moment où l'on trouve le cadavre. En cas de meurtre, les vagues successives d'invasion d'un cadavre par les insectes les aident à déterminer le jour du décès, parfois l'heure
Chaque type d'insecte apparaît à un moment bien déterminé. La succession des espèces constitue pour l'enquêteur une horloge vivante. La connaissance du rythme de cette horloge - les apparitions successives de différentes espèces d'insectes - donne accès à une chronologie précise des événements. La méthode a déjà conduit à confondre des meurtriers et à disculper des innocents.
Après la mort, la chair est décomposée par les larves d'insectes. Durant l'Antiquité, les Égyptiens tentaient de protéger la dépouille de leur roi contre les dégâts des insectes nécrophages. En Europe, les premières représentations de ce phénomène remontent au XVe siècle, où des sculptures sur bois montrent des cadavres dévorés par les vers jouant de la lyre en attendant la résurrection. L'action des vers était perçue comme très rapide : ainsi, au XVIIIe siècle, le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) estima que trois larves de mouches pouvaient venir à bout d'une carcasse de cheval aussi vite qu'un lion en raison de leur vitesse de multiplication.
Les débuts de l'entomologie judiciaire
Puis, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, commencèrent les recherches systématiques tendant à modéliser les phénomènes de colonisation des cadavres par les insectes. Ce fut le début des «enquêtes» entomologiques. En 1856, le médecin français Bergeret préleva des larves de mites et des pupes de mouche (un des stades larvaires) sur un nourrisson décédé. En estimant la vitesse de développement de ces larves, il en déduisit une date pour la mort de ce nouveau-né. Or plusieurs familles avaient habité le local, mais personne ne voulait reconnaître la dépouille. Bergeret désigna la famille d'où était issu l'enfant, mais... il se trompa, car il surestima le temps que les larves avaient mis pour se développer. Une vingtaine d'années plus tard, Paul Brouradel mentionna le développement d'acariens sur le corps d'un nourrisson. Ce médecin légiste nota qu'il est plus facile de déterminer le moment du décès lorsque le cadavre est soumis à l'action des insectes que lorsqu'il s'agit d'une dépouille desséchée : une telle dépouille peut rester longtemps intacte sans que des dommages caractéristiques y soient décelables.
Puis, à l'occasion de la réforme du système funéraire allemand, les premières études systématiques furent entreprises. En 1880, des cimetières entiers furent exhumés en Saxe, ce qui fournit au zoologiste de Dresde Reinhard et à l'entomologiste viennois Brauer, l'accès à une série de cadavres. Dans certains cercueils, ils trouvèrent des Phorides, insectes de quelque deux millimètres de longueur qui creusent des galeries de la surface jusqu'aux tombes peu enfouies. Communiquant avec la surface, ils survivent dans une même tombe pendant plusieurs générations. La faune diffère selon les caveaux. Des cercueils en étain scellés contiennent, par exemple, des ichneumons, guêpes parasites se nourrissant de larves de mouches.
Huit vagues d'assaillants
À la fin du XIXe siècle, le médecin Jean-Pierre Mégnin étudia les diverses phases d'invasion, et définit huit «vagues» de colonisation. Son ouvrage, publié en 1894, reste un jalon dans l'histoire de l'entomologie légale. On dénombre ainsi les stades suivants dans la décomposition d'un corps : décès récent ; début de la putréfaction ; modification des graisses ; transformation des produits caséeux ; putréfaction ammoniacale, noircissement ; début de la dessiccation ; dessiccation avancée ; attaque du squelette.
Dès lors, l'entomologie légale suscita de plus en plus d'intérêt. Une équipe canadienne entreprit des études systématiques sur les dépouilles humaines laissées à l'air libre ainsi que sur les corps enterrés. L'étude des insectes revint à l'honneur, notamment grâce aux travaux de l'entomologiste allemand Alfred Brehm (1829-1884) et surtout de l'entomologiste français Jean-Henri Fabre (1823-1915). Après la Seconde Guerre mondiale, les recherches cessèrent.
C'est en 1997 que l'entomologie judiciaire refit surface avec une affaire tristement célèbre en Allemagne. La femme d'un pasteur fut retrouvée morte, en pleine forêt, la tête écrasée sous un morceau de bois. Devant l'état de décomposition du cadavre, les médecins légistes ne pouvaient déterminer ni l'heure ni même le jour de la mort. À New York, je reçus trois larves de mouches expédiées par les enquêteurs, et les étudiai attentivement. D'après la taille de ces larves, le meurtre ne pouvait remonter à plus de trois jours. Or, le mari ne pouvait expliquer ce qu'il avait fait trois jours auparavant. Les soupçons se précisèrent lorsqu'on découvrit dans sa maison une paire de bottes portant de la terre et des feuilles mortes identiques à celles présentes sur le lieu de la découverte du corps, mais absentes de son jardin. De plus, le corps semblait avoir été transporté.
Les insectes poussent parfois le vice assez loin : une fourmi était accrochée à l'une de ces bottes. C'était une fourmi Lasius fuliginosus. Bernd Seifert, du Musée d'histoire naturelle de Görlitz, retrouva exactement la même espèce de fourmi sur le cadavre. Or, cette espèce fonde de rares colonies, et l'unique fourmilière des environs se trouvait précisément dans l'arbre d'où avait été arrachée la branche servant à maquiller le crime. Accablé par tant de témoins microscopiques, le pasteur passa aux aveux.
Les mauvais tours joués par les insectes aux meurtriers sont anciens. En Chine, au XIII siècle, un meurtrier fut confondu par des mouches. Deux jours plus tôt, on avait trouvé dans la rizière un paysan mort poignardé. L'officier chargé de l'enquête fit déposer toutes les faucilles des ouvriers devant lui. L'une d'elles semblait attirer particulièrement les mouches. Même en effaçant le sang de la lame, le coupable n'avait pu empêcher les insectes d'en repérer l'odeur.
Il suffit souvent de connaître les habitudes des insectes, pour découvrir un fait troublant sur la scène d'un crime. Récemment, nous avons été chargés par la police du Nebraska, aux États-Unis, de résoudre une énigme. Deux hommes avaient été retrouvés criblés de balles dans un local fermé à clé, mais des traces de sang sur le plafond du coin opposé de la pièce laissaient supposer qu'il devait y avoir une troisième victime, car aucune reconstitution ne permettait d'expliquer que du sang ait pu atteindre le plafond étant donné l'emplacement des deux victimes. Nous découvrîmes que des mouches avaient absorbé du sang sur le sol et déposé des gouttelettes dans l'angle de la pièce.
Celui-ci doit prendre en compte les conditions météorologiques, la luminosité, l'humidité et la température. Par temps chaud et lourd, avec des averses intermittentes, les larves de la mouche bleue peuvent débarrasser un corps de toutes ses chairs en deux semaines, tandis qu'il faudra deux ans si la température est fraîche.
Les conditions diffèrent pour les dépouilles enterrées. Les Phorides, nous l'avons évoqué, font des allers et retours à l'air libre en creusant des galeries d'une cinquantaine de centimètres ; le cadavre sert d'habitat et de source de nourriture pour leurs larves. On sait aussi que les œufs des mouches à viande survivent cinq jours à l'abri de l'air, mais pas leurs larves. Lorsque les arthropodes colonisent très vite un corps, on peut même déterminer l'heure où le cadavre a été abandonné. Bien sûr, la précision est d'autant meilleure que le cadavre a été découvert rapidement, c'est-à-dire dans les premiers jours qui suivent le décès.
Par ailleurs, on combine, quand cela est possible, les larves de différentes espèces pour gagner en précision. Ainsi, à Hawaii, deux espèces de mouches ont été retrouvées sur un cadavre. On les cultiva en laboratoire, en reproduisant les conditions atmosphériques qui régnaient sur le lieu de la découverte. On mesura les durées de développement des larves, et l'on observa la succession des espèces. Après 40 jours de décomposition, la date de la mort peut être établie avec une précision comprise entre un et quatre jours.
Si le décès est plus ancien, on peut encore déterminer, grâce à des pupes ou à des insectes adultes morts, le mois ou la saison où celui-ci a eu lieu. De nombreuses larves quittent le corps juste avant la métamorphose, et les entomologistes retrouvent parfois des enveloppes de pupes vides à l'endroit où gisait le corps, dans une ornière ou sous un tapis de feuilles. Dans d'autres cas, ils découvrent, à proximité, les insectes qui en sont issus. Le coupable peut aussi être trahi par des microcoupures faites par des acariens sur sa peau ; si ces acariens abondent sur le lieu du crime, il lui faudra fournir de sérieuses explications aux policiers.
Déterminer le moment précis où l'horloge s'est enclenchée est l'une des principales difficultés que rencontrent les enquêteurs. Dès qu'un cadavre a atteint le degré de décomposition qui convient à leurs larves, les femelles de certaines espèces le sentent à des centaines de mètres à la ronde et viennent y pondre leurs œufs. Ce sont les femelles des mouches des familles Calliphoridae et Sarcophagidae, qui
Les rouages d'une l'horloge vivante
Abordons à présent les règles générales que doit se fixer un entomologiste consulté pour une enquête policière. En premier lieu, son objectif doit être de déterminer, le plus précisément possible, depuis quand le cadavre se trouve sur le lieu où il a été découvert. Dans cette tâche, il sera secondé par plus de 100 espèces d'insectes, mouches, coléoptères et acariens.
Lorsque la vie quitte un corps, les défenses disparaissent et la place est libre pour les insectes qui vont y prélever leur nourriture et y trouver refuge. Les huit vagues qui se succèdent correspondent chacune à un type particulier de décomposition. Chaque espèce a sa propre durée de développement. La nature des larves, leur degré de maturation et leur emplacement sont autant d'indices pour l'expert.
Celui-ci doit prendre en compte les conditions météorologiques, la luminosité, l'humidité et la température. Par temps chaud et lourd, avec des averses intermittentes, les larves de la mouche bleue peuvent débarrasser un corps de toutes ses chairs en deux semaines, tandis qu'il faudra deux ans si la température est fraîche.
Les conditions diffèrent pour les dépouilles enterrées. Les Phoridés, nous l'avons évoqué, font des allers et retours à l'air libre en creusant des galeries d'une cinquantaine de centimètres ; le cadavre sert d'habitat et de source de nourriture pour leurs larves. On sait aussi que les œufs des mouches à viande survivent cinq jours à l'abri de l'air, mais pas leurs larves. Lorsque les arthropodes colonisent très vite un corps, on peut même déterminer l'heure où le cadavre a été abandonné. Bien sûr, la précision est d'autant meilleure que le cadavre a été découvert rapidement, c'est-à-dire dans les premiers jours qui suivent le décès.
Par ailleurs, on combine, quand cela est possible, les larves de différentes espèces pour gagner en précision. Ainsi, à Hawaii, deux espèces de mouches ont été retrouvées sur un cadavre. On les cultiva en laboratoire, en reproduisant les conditions atmosphériques qui régnaient sur le lieu de la découverte. On mesura les durées de développement des larves, et l'on observa la succession des espèces. Après 40 jours de décomposition, la date de la mort peut être établie avec une précision comprise entre un et quatre jours.
Si le décès est plus ancien, on peut encore déterminer, grâce à des pupes ou à des insectes adultes morts, le mois ou la saison où celui-ci a eu lieu. De nombreuses larves quittent le corps juste avant la métamorphose, et les entomologistes retrouvent parfois des enveloppes de pupes vides à l'endroit où gisait le corps, dans une ornière ou sous un tapis de feuilles. Dans d'autres cas, ils découvrent, à proximité, les insectes qui en sont issus. Le coupable peut aussi être trahi par des microcoupures faites par des acariens sur sa peau ; si ces acariens abondent sur le lieu du crime, il lui faudra fournir de sérieuses explications aux policiers.
Déterminer le moment précis où l'horloge s'est enclenchée est l'une des principales difficultés que rencontrent les enquêteurs. Dès qu'un cadavre a atteint le degré de décomposition qui convient à leurs larves, les femelles de certaines espèces le sentent à des centaines de mètres à la ronde et viennent y pondre leurs œufs. Ce sont les femelles des mouches des familles Calliphoridae et Sarcophagidae, qui sont les premières arrivées. Comme les mouches mordorées, noires et bleues, Lucilia ampullacea, Sarcophaga carnaria et celles de la famille des Calliphoridae, elles attaquent juste après la mort. Par temps chaud, les premières larves apparaissent au bout d'un quart d'heure seulement. Plus tard arrivent d'autres mouches : les mouches du fromage, celles des fleurs ou des détritus. Elles sont suivies d'autres insectes (voir l'encadré page 79).
Les secrets de l'horloger
Pour tous ces insectes, les entomologistes ont répertorié les durées de séjour et de développement des larves sur les cadavres, et les ont associées aux différents stades de décomposition de la chair. Ils savent quel stade préfèrent les femelles, ont mesuré la durée des stades larvaires, et celle du passage au stade adulte. Ils savent même comment ces durées varient en fonction de la température et des conditions environnementales. La précision de leur estimation dépend de tous ces facteurs. Ainsi, dans le cas de la femme du pasteur, il bruinait le jour du meurtre. Si l'on n'avait pas intégré ce paramètre ni la température qui avait régné les jours suivants, on aurait pu se tromper de plusieurs jours : peut-être le meurtrier n'aurait-il pas été démasqué. On comprend l'importance de prendre en compte tous les facteurs et, surtout, de bien maîtriser tous les paramètres de l'horloge.
Aujourd'hui, les procédures informatiques utilisées tiennent compte de facteurs tels que la luminosité, la température ou l'humidité. Toutefois, pour qu'une enquête d'entomologie légale soit fiable, il faut connaître avec précision le moment où l'horloge a démarré et les éventuelles fluctuations de son rythme.
On doit d'abord déterminer à quelle espèce appartiennent les insectes recueillis. On commence par examiner les détails des minuscules pièces buccales et des orifices respiratoires situés à l'extrémité de l'abdomen. Ces organes sont difficiles à prélever et donnent peu de résultats exploitables sur les jeunes larves. C'est pourquoi on laisse, si possible, quelques larves se développer en laboratoire dans des conditions contrôlées, car les mouches adultes sont plus faciles à identifier. Enfin, quand on dispose de suffisamment de temps, on peut identifier l'espèce en analysant son matériel génétique.
Plusieurs situations peuvent se présenter, et certains pièges peuvent brouiller les pistes. S'il s'agit d'un cadavre desséché, on y trouve surtout des dermestes (une espèce de scarabée) et des anthrènes (de petites chenilles), lesquels se nourrissent de tissus durcis. Pour déterminer le cheminement de ces insectes dans le corps de la victime, on récupère les petites carapaces de chitine qu'ils abandonnent au fil de leurs mues. Ces carapaces sont dures, plus résistantes que la cuticule larvaire mince et molle des larves de mouches. De nombreux coléoptères repérés sur les cadavres ne se nourrissent pas directement de la dépouille, mais des larves et des champignons qui s'y développent. Les ichneumons, quant à eux, pondent leurs œufs dans les asticots ou dans les pupes des mouches, où se développe ensuite leur progéniture…
Par ailleurs, l'horloge peut être décalée. C'est le cas lorsque l'infestation par les insectes a commencé, non après, mais avant la mort. Certaines plaies sont ainsi dues à un manque d'hygiène, notamment chez les grabataires. Des mouches peuvent pondre leurs œufs sur les plaies des personnes très affaiblies. Les larves éclosent parfois en un quart d'heure. En une nuit, une phlyctène (petite cloque) peut prendre des dimensions inquiétantes. Normalement, ces asticots ne se nourrissent que de tissus morts, et les médecins militaires, notamment pendant la Première Guerre mondiale, les utilisaient pour nettoyer les blessures et les plaies infectées. Dans tous les cas où une colonisation a eu lieu avant la mort, une enquête trop rapide surestimerait le temps écoulé depuis le décès.
Chez les défunts dont on soupçonne qu'ils ont été négligés ou maltraités, l'avis d'un entomologiste légiste expérimenté est important, car il peut balayer ou confirmer certains soupçons. Par ailleurs, des plaies cutanées semblables à des blessures dues à une arme, sont parfois causées par une attaque d'insectes. Parmi les cas célèbres des débuts de l'entomologie légale, figure celui d'un nourrisson présentant des blessures de la bouche dont l'aspect laissait penser que quelqu'un lui avait donné à boire de l'acide sulfurique pour le tuer. En fait, il s'agissait de morsures de cafards, survenues après la mort. De même, le corps dénudé d'une femme ne prouve pas forcément qu'elle ait été victime de violences sexuelles. Des escouades de vers peuvent faire glisser les vêtements comme si un coupable les avait arrachés.
Les criminels eux-mêmes peuvent, sciemment ou non, «perturber» l'horloge. En congelant un corps ou en le conservant à l'abri de l'air, on peut facilement faire croire que la victime est morte récemment. De tels «décalages horaires» risquent de perturber les enquêtes.
Insectes dopés!
Le plus souvent, les entomologistes sont consultés pour examiner des cadavres en état de décomposition avancée, pour lesquels l'examen médico-légal n'est plus possible. À ce stade, les insectes peuvent aussi livrer des indices sur l'éventuelle présence de produits toxiques ayant pu causer la mort. Si la personne est décédée à cause de drogues, de barbituriques ou de poisons, tels l'arsenic ou le mercure, certaines variétés de larves absorbent ces substances et les stockent dans leur organisme. Même les enveloppes des pupes abandonnées par les larves devenues adultes conservent des traces de ces substances. On a ainsi confirmé des décès dus à l'héroïne ou à la cocaïne, en relevant des traces de ces substances dans les cocons d'insectes ! De même, les insectes adultes, qui n'ingèrent pourtant que très peu de nourriture, renferment des traces des produits toxiques. C'est pourquoi on procède à des expériences en laboratoire sur ces insectes, afin de déterminer leur faculté d'absorption et de dégradation de l'héroïne et de la cocaïne. Le rythme de cette dégradation chez une espèce de mouche peut indiquer quelle quantité d'héroïne la victime avait absorbée, et si cette dose est compatible avec une overdose.
La recherche dans ce domaine repose sur le fait que la vitesse de développement de certains insectes est modifiée par l'ingestion de produits toxiques. Ainsi, certaines larves se développent plus rapidement sous l'influence de la cocaïne.
Aux États-Unis, on a commencé à utiliser les insectes dans les années 1970 pour détecter les traces de drogue dans le corps des victimes. Dans un de ces cas, le squelette d'une femme fut retrouvé, ravagé par des mouches qui n'en avaient laissé que les os. Le dernier jour où la victime avait été vue, le pharmacien de son quartier avait enregistré qu'elle avait acheté un somnifère particulier. Ce même somnifère fut retrouvé dans des larves des mouches qui entouraient le squelette.
L'enquête conclut logiquement au suicide.
Des marqueurs de drogues
Le principe de ces études est simple : les insectes absorbent presque tout ce qu'absorbé la victime. Ils constituent une sorte de prolongation de son métabolisme. Au point que si la victime est morte d'une maladie infectieuse, une larve de mouche peut être elle aussi porteuse de la bactérie (voir la figure 3). Tous ces cas montrent que, face à la complexité des rapports entre victimes et insectes, la biologie légale doit se doter de nouveaux moyens. Des spécialistes tiennent à jour le catalogue des arthropodes présents sur tous les continents. Certains travaillent sur la vitesse d'élimination des drogues, propre à chaque insecte. Pour déterminer l'espèce à laquelle ces insectes appartiennent, on a parfois recours aux analyses d'ADN, bien que ce type d'analyse soit plutôt réservé aux cadavres eux-mêmes. Science criminelle et biologie avancent désormais de conserve.
Aux États-Unis, les études d'entomologie viennent en complément des enquêtes de routine. En France, la Gendarmerie nationale dispose de son propre laboratoire de recherche. L'Allemagne en compte deux : le mien à Cologne et un autre à Francfort.
Les collaborations d'experts internationaux sont également très profitables. Il y a un an et demi, la première réunion d'experts mondiaux du domaine s'est tenue à Iguazu Falls, au Brésil. Les spécialistes de tous les continents y partagèrent leurs expériences et les plus récents résultats de la recherche sur les insectes qui colonisent les cadavres.
Deux obstacles se dressent à l'heure actuelle sur le chemin de l'entomologie légale. Le premier est la rareté relative des cas pour lesquels on fait appel à cette science. Il en résulte une faible sécurité de l'emploi et une difficulté d'obtention des postes. Ensuite, force est de constater que le sujet suscite le dégoût auprès d'une grande partie du public. Néanmoins, pour qui peut regarder la mort en face tout en restant sensible à la beauté profonde du vivant périssable, la profession d'entomologie judiciaire est unique, à la croisée des chemins du détective et du savant.
Mark BENECKE, biologiste à l'Université de Cologne, a travaillé comme expert judiciaire à l'Institut médico-légal de Cologne et au Bureau central d'examens médicaux de New York.
Mark BENECKE, A Brief History of Forensic Entomology ; Special Issue in Forensic Science International, vol. 120, pp 2-160,2001.
E. Gaudry, J.-B. Myskowiak, B. Chauvet, T. Pasquerault, F. Lefebvre, Y. Malgorn, Activity of the forensic entomology department of the French Gendarmerie, in Forensic Sci. Int., vol. 120, pp. 68-71,2001.
J. B. Myskowiak et C. Doums, Effects of refrigeration on the biometry and development of Protophormia terranovae and its consequences in estimating post-mortem interval in forensic investigations, in Forensic Sci. Int., à paraître.
Une exposition Meurtres au Palais se tient actuellement au Palais de la Découverte et ce jusqu'au 14 juillet 2002. Les visiteurs, chargés de trouver les auteurs des meurtres mis en scène, se familiarisent avec les techniques de la police scientifique: chromatographie (analyse de l'encre laissée sur une lettre), analyse vocale, établissement d'un portrait robot, analyse d'ADN, étude de trajectoires de balles, etc.
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L'influence du froid sur les insectes nécrophages
Lors de la découverte d'un cadavre, l'enquête doit établir l'identité de la victime, préciser les causes de la mort et permettre l'estimation du moment du décès. Un cadavre très décomposé est difficilement identifiable. L'enquête devient alors complexe et l'utilisation de certaines espèces d'insectes nécrophages est une aide précieuse pour identifier le jour du décès. Ce travail est la principale mission du Département Entomologie de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale à Rosny-sous-Bois. Depuis sa création en 1992, ce laboratoire a traité plus de 400 affaires à la demande de magistrats ou d'enquêteurs. Ces techniques ont permis de préciser, dans bien des cas, la date de la mort.
Suite à la découverte d'un cadavre, des techniciens en identification criminelle effectuent des prélèvements entomologiques sur place et lors de l'autopsie. Les échantillons entomologiques sont analysés dans notre département (identification des espèces et étude du développement), afin d'estimer le temps écoulé entre la mort de la personne et la découverte de son cadavre. Parmi les facteurs pouvant influer sur le développement des larves et, par conséquent, sur le verdict de l'entomologue, le froid est l'un des plus importants. Une autopsie différée, ou des retards dans l'envoi des échantillons en laboratoire, peuvent amener les larves à séjourner dans une atmosphère réfrigérée. Or la conservation à basses températures ralentit l'activité métabolique. C'est pourquoi nous étudions l'influence du froid sur le développement post-embryonnaire d'une espèce d'insectes nécrophages, la mouche Protophormia terraenovae.
Protophormia terraenovae intervient peu de temps après la mort. Elle constitue souvent un indice fiable permettant de mesurer le temps écoulé depuis le décès. Cette mouche pond des œufs dont les cinq phases de développement sont bien répertoriées : phase embryonnaire, phase larvaire composée de trois stades (L1, L2 et L3), phase de migration (la larve, alors nommée prépupe, migre du cadavre vers le sol) et phase de métamorphose (la larve, devenue pupe, se transforme en adulte, avec perte des organes larvaires et acquisition de nouveaux organes, telles les ailes). La succession de ces stades est très sensible au froid. On constate que le froid a un effet anesthésique sur l'insecte. Cet état de torpeur, observé chez les larves immatures maintenues à des températures inférieures à 8 °C, les maintient en vie ralentie dans l'attente de conditions de développement plus favorables.
Avec Michel Veuille du Laboratoire d'écologie, de l'Université Pierre et Marie Curie, et Claudie Doums, de l'École pratique des hautes études, nous avons simulé la réfrigération en plaçant à 4 °C des stades immatures pendant des périodes variant de un à dix jours. Ce délai correspond aux temps de conservation des échantillons couramment observés. Le stress dû au froid provoque des perturbations du développement pouvant entraîner des erreurs d'estimation du délai postmortem.
On observe le retard de croissance des larves placées à basse température, en les comparant à d'autres larves croissant à température ambiante. Simultanément, on note la perte de poids de ces larves et l'on étudie la mortalité des cinq stades immatures en fonction de la température (stades prépupe, L1, L2, L3 et pupe). La combinaison de ces trois facteurs (modification du cycle, perte de poids et mortalité) fournit une excellente estimation du temps passé à basse température.
Nos expériences ont montré qu'une larve de mouche Protophormia terraenovae, dans son stade larvaire L2, subit une augmentation de cycle de 15 heures quand elle est réfrigérée à 4° C. Au stade larvaire L1 ou chez une prépupe, c'est l'inverse qui se produit : le cycle est raccourci de 56 heures pour L1 et de 18 heures pour la prépupe. La perte de poids touche en premier lieu les insectes en cours de métamorphose, moment durant lequel les tissus se transforment. Les effets de la réfrigération sont plus importants lorsque le froid intervient avant, ou même pendant cette phase de transformation. Enfin, après dix jours de froid, la mortalité augmente de 25 pour cent chez les larves L2 réfrigérées et de 30 pour cent chez les prépupes ; la mortalité augmente de 50 pour cent chez la pupe (le stade le plus sensible), dès qu'elles sont exposées au froid durant plus de trois jours.
L'étude met en évidence que le froid agit sur le temps de développement. Exposés au froid, les insectes réagiraient de trois façons différentes : les L1 et les prépupes ne subiraient pas de phase de quiescence ; le stade L3 subirait l'effet anesthésique du froid, retrouvant un développement normal dès le retour à température ambiante ; pour les stades L2 et les pupes, on constate que le froid a un effet anesthésique et qu'il est suivi d'une reprise très lente du développement ainsi que d'une forte mortalité.
Aujourd'hui, grâce aux études menées au laboratoire de Rosny-sous-Bois, il est possible de connaître avec précision l'état des larves prélevées sur un cadavre. Pour estimer précisément un délai post mortem, il faut également savoir quelles ont été les conditions de conservation des prélèvements. Cette étude confirme l'intérêt d'un acheminement rapide des échantillons vers le laboratoire d'analyse et l'importance de limiter les temps de conservation des échantillons prélevés sur la scène d'un crime.
Département entomologie, Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale
LES LARVES DE LA MOUCHE Protophormia terranovae (ci-contre, grossies 200 fois) se nourrissent de tissus putréfiés. Les médecins les utilisent parfois pour nettoyer les tissus nécrosés dans les plaies, car elles ne détruisent pas les tissus sains. Une chaîne en or avec des mouches en pendentifs (à côté du titre) représentait, dans l'Egypte ancienne, la plus haute décoration militaire récompensant la bravoure.
SQUELETTE du Musée Schnütgen, à Cologne, sculpté dans l'ivoire et datant du XVIe siècle. L'artiste y a représenté des mouches et des larves. Une mouche Calliphora occupe la place du cœur.
LES BACTERIES (en rouge), qui se développent sur les gouttelettes de sang provenant d'une pupe de mouche, indiquent que la victime est décédée d'une infection bactérienne.
DIVERSES ESPÈCES DE MOUCHES colonisant les cadavres : à gauche, Lucilia ampullacea ; au centre, Sarcophaga carnaria ; à droite, une mouche de l'espèce Calliphora, lors de la ponte de ses œufs sur un drap mortuaire. Les premières larves apparaissent parfois en un quart d'heure.
DES VERS colonisent un sac mortuaire. En bas, des larves de différentes espèces de coléoptères et de mouches.
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Mark Benecke, Ph.D., Certified & Sworn In Forensic Biologist, International Forensic Research & Consulting, Postfach 250411, 50520 Cologne, Germany; E-Mail: forensic@benecke.com, www.benecke.com, Emergency Text / SMS for crime cases only +49-173-287-3136. No Facebook, no Xing, no Myspace friend requests, no StudiVZ, no social networks of any kind. Never send .doc, .ppt, .xml -- we only open .rtf and .pdf.
